Walid Bouchenafa
Walid Bouchenafa

[Interview Exclusive] : Walid Bouchenafa, l’Agent des tunisiens

Ancien journaliste de BBC Arabic, l’Algérien Walid Bouchenafa a fait le choix de devenir Agent de joueur. Devenu le spécialiste du championnat bulgare, Walid est aussi l’agent de plusieurs joueurs tunisiens ou étrangers qui ont évolué dans notre championnat à l’instar de Bounedjah à ses débuts. C’est avec une extrême gentillesse qui le caractérise qu’il nous a accordé cette interview. Nous avons souhaité vous faire part de l’envers du décors, surtout que la période du mercato vient d’être clôturée. Nous vous souhaitons une bonne lecture.

Maintenant on ne dit plus agent mais intermédiaire

Walid Bouchenafa

TF : Bonjour Walid, en introduction, pourrais-tu te présenter aux TFistes et nous expliquer comment t’est venue l’envie de devenir agent de joueurs ?

Je suis un ancien journaliste sportif algérien de 33 ans reconverti en agent depuis un moment. J’ai d’abord obtenu la licence d’agent à la Fédération Algérienne de Football. J’ai ensuite créé avec mon associé notre société (Riviera Global Football Management) qui est basée à Sofia et enregistrée à la Fédération Bulgare de Football. Je suis devenu agent grâce à des conseils de joueurs ou d’entraineurs qui ont pensé que j’étais fait pour ce métier et m’ont conseillé de le faire. Alors j’ai embrassé l’idée et je me suis lancé dans le milieu.

TF : Justement, comment fait-on pour devenir agent de joueurs ? Quelles sont les étapes, les risques et pièges à éviter ?

Depuis 2015 la FIFA a mis fin à la licence internationale et a ouvert l’activité à tous. Maintenant on ne dit plus agent mais intermédiaire. Il suffit de se déclarer auprès de sa fédération nationale.  Elle délivre une licence renouvelable annuellement pour exercer ce métier. Après, il faut avoir des connaissances en droit, relation publique, communication, marketing, etc…

L’agent doit avant tout disposer d’un réseau et l’entretenir, des joueurs et des clubs de foot. Quant aux pièges, il faut éviter les personnes entre l’agent et le jouer car ça peut vraiment nuire aux deux parties.

TF : Quels ont été les évènements majeurs de ta carrière d’agent ?

Tous mes transferts m’ont marqué. Chaque transfert a une histoire. Pour moi, voir son joueur réussir et le relancer c’est le plus beau moment. Après, j’ai des transferts ratés qui me tiennent à cœur comme celui de Baghdad Bounedjah à l’Espérance Sportive de Tunis un an avant qu’il vienne à l’Étoile Sportive du Sahel.

…j’aime bien avoir un projet de suivi avec les jeunes entre 16 et 20 ans

TF : Comment fais-tu pour qu’un joueur devienne ton « client » ?

Mon sérieux, mon travail et ma réputation. Le monde du football et très petit et tu peux te faire griller très vite. Dans ce milieu c’est le travail qui prime et dès qu’on voit comment tu travailles on vient vers toi. Pour les profils, ça dépend pour quel championnat on cherche. Pour la Bulgarie, l’Algérie ou le Liban on essaye de trouver des talents qui se sont perdus ou de ex-internationaux avec un âge de moins de 23 ans et qui veulent se relancer. Par contre pour les autres marchés où on s’installe comme la Turquie ou le Kazakhstan, le choix est toujours très sélectif car les clubs sont très exigeants.

TF : Est-ce que ton passé de journaliste y contribue ?

Ou bien sûr. Surtout au niveau communication avec les clubs ou les joueurs même pour être recommandé ou avoir un numéro de téléphone. J’utilise aussi mon réseau de journalistes pour cela et dans le monde il y a beaucoup d’ex journalistes reconvertis en agents et ça marche très bien pour eux.

TF : À partir de quel âge peux-tu t’intéresser à un joueur ?

Ça dépend pour quel championnat. Je préfère travailler avec des joueurs de moins de 25 ans. Je peux dire que j’aime bien avoir un projet de suivi avec les jeunes entre 16 et 20 ans.

TF : Le portefeuille de joueurs de Riviera Global Football Management, société que tu cogères, comporte plusieurs footballeurs tunisiens. Pourquoi un tel engouement pour ces joueurs ?

Oui c’est vrai. Peut-être que j’ai des ancêtres tunisiens et je ne le sais (rire). Je pense que c’est le pur fruit du hasard. Par le passé on travaillait avec des joueurs comme Tijani Belaïd, Lamjed Chehoudi ou Hamed Namouchi. Là, il y a Aymen le frère de Tijani Belaïd, l’ex sfaxien Selim Ben Djemia, Aymen Souda l’un des meilleurs attaquant du championnat bulgare, Khaled Ayari qui n’a pas besoin d’être présenté et Mehdi Ouertani qui porte les couleurs du Nahd Hussein-Dey en Algérie.

Il est…très dur de les faire redescendre et de leur faire accepter la réalité.

TF : Tu dis que tu as plus de succès avec les joueurs tunisiens qu’avec les joueurs algériens par exemple. Pourquoi selon toi ?

Je ne sais pas, peut-être c’est une question de chance…Je pense que c’est le fait d’avoir travaillé au début avec des joueurs comme les frères Belaïd ou Lamjed qui m’a permis d’élargir mon réseau chez les footballeurs tunisiens.

TF : Tu t’es spécialisé dans le football de l’Europe de l’Est et particulièrement le football bulgare. Comment en es-tu arrivé là ?

Comme vous le savez, les marchés de transferts sont très fermés en Europe surtout pour un agent maghrébin. À une époque j’avais de bonne relation avec le gardien de l’équipe d’Algérie, Raïs M’Bolhi, qui était une star et une référence en Bulgarie. Il m’a présenté les bonnes personnes et au fur et à mesure j’ai tissé moi et mon associé des relations avec tout le monde du football bulgare.

TF : Tu as déclaré que tu es un agent qui relance les joueurs perdus. Est-ce parce que c’est plus accessible ? Ou est-ce une sorte d’altruisme ?

Non. Des joueurs qui ont du talent et qui n’arrivent pas à décoller ou des ex espoirs qui n’ont pas eu la chance d’évoluer en pro, moi j’aime bien ces profils-là.  Le problème avec la plus part d’entre eux, c’est qu’ils restent sur leur vécu et ne sortent pas de leur bulle. Il est alors très dur de les faire redescendre et de leur faire accepter la réalité.

TF : Quels arguments utilises-tu pour vendre des footballeurs tunisiens aux clubs ?

Au début, c’était le CV et le profil qu’on mettait en valeur pour que les clubs s’intéressent au joueur. Après, avec la réussite dans le championnat de garçons comme Aymen Belaïd m’a aidé à vendre le « produit » et cela a permis à faire venir Selim Ben Djemia, Slim Ben Othmane…

TF : Est-ce vrai que certains agents ont un rôle dans les choix d’un sélectionneur que ce soit en termes de sélection ou titularisation d’un joueur ?

Je ne pense pas qu’on puisse avoir un pouvoir sur un entraineur. Je pense qu’on peut conseiller des profils après un coup ou deux réussis puisqu’à ce moment on gagne la confiance du coach.

TF : La LP1 est-elle attractive pour les clubs étrangers ?

Oui je pense que le championnat tunisien est un champion très bien coté chez les clubs en Europe et au Golfe. Le meilleur exemple s’est les deux algériens de LP1 que j’ai eu à leur début, Hichem Belkaroui et Baghdad Bounedjah.

TF : Quel est selon toi, le plus gros frein à l’exportation du joueur tunisien ?

C’est le cas pour toute l’Afrique du nord. Les joueurs ont des salaires corrects dans les grands clubs (l’Espérance, l’Étoile et le Club Africain en Tunisie, la Mouloudia, Sétif et USMA en Algérie, le RAJA et le WAC au Maroc et Al Ahly et Zamalek en Égypte). Les petits clubs européens ou les équipes des championnats de transition (Belgique, Suisse, Portugal) ne peuvent pas rivaliser avec les grands clubs nord-africains. Et comme les grands d’Europe ont déjà ce qu’il faut ou cherchent en Amérique du sud, le joueur maghrébin ne s’exporte pas trop. D’autant plus qu’avec la concurrence de l’Afrique subsaharienne et les sud-américains qui proposent des joueurs de qualité et pas cher, cela freine les joueurs de chez nous.

TF : Quels sont les risques pour un joueur de quitter le championnat tunisien jeune ?

C’est un pari risqué. Si beaucoup de grands espoirs du football mondial ont cédé très jeunes aux sirènes européennes, peu d’entre eux ont réussi car c’est dur de supporter pression et concurrence pour s’imposer dans leur nouveau club pour un jeune. Je pense qu’il faut essayer des pays où l’adaptation peut être plus facile comme la France ou la Suisse où le joueur tunisien ne sera pas trop dépaysé. Où il trouvera surtout des attaches et cela peut l’aider. Mais certains y ont enterré leur carrière de footballeur à cause d’un départ très jeune. Je pense que quand on joue chez soi dans l’équipe une, il faut tenter l’aventure entre 19 et 22 ans.

Les clubs tunisiens sont parmi les plus professionnels dans le monde arabe

TF : Pourrais-tu faire une comparaison de notre championnat avec d’autres championnats magrébins plus exportateurs ?

Le Maroc est le numéro un grâce à leur histoire et les relations qu’ils ont avec l’Espagne, les Pays-Bas, la Belgique et la France. Ils exportent aussi beaucoup au golfe étant donné qu’il y a des agents très influents à Dubaï et au Qatar d’origine marocaine. Je pense toutefois que la Tunisie vient en 2éme position, l’Algérie en troisième et la Libye en dernier.

TF : Que manque-t-il aux centres de formations tunisiens ?

À mon avis des partenariats directs avec des clubs européens comme l’Académie Génération Foot au Sénégal qui est associée au FC Metz en France. L’Asante Kotoko SC au Ghana qui travaille avec l’Ajax ou celle du Djoliba au Mali. Ces partenariats peuvent améliorer le travail des centres de formation tunisiens.

TF : Beaucoup de transferts de joueurs tunisiens vers l’Europe n’ont pas pu se faire. Est-ce qu’il y a des difficultés particulières avec les clubs tunisiens concernant la négociation des transferts ?

Non, je ne le pense pas. Les clubs tunisiens sont parmi les plus professionnels dans le monde arabe à tous les niveaux. Je pense que le prix des joueurs tunisiens, comme je l’ai dit auparavant, est élevé par rapport à la concurrence africaine et sud-américaine.

TF : Khaled Ayari est un exemple de la non confirmation de nos talents de la Coupe du Monde U17. Est-ce un problème de formation, de mental ou d’hygiène de vie qui aboutit à des blessures récurrentes ?

Dans le foot il y a aussi le facteur chance. Je pense que cette année Khaled Ayari sera l’une des révélations du championnat bulgare et qu’il va faire le même parcours que l’international marocain Aatif Chahechouhe qui a été marginalisé en France et qui joue avec les turcs de Fenerbahçe là.

TF : Pourquoi selon toi, l’intégration de joueurs binationaux qui décident de revenir jouer en Tunisie est souvent très compliquée ?

Les clubs et les joueurs ne se donnent pas de temps d’adaptation. Changer de pays, de foot, de langue, de méthode de travail, ça ne se fait pas en un jour ou un mois. Il faut au moins 6 à 10 mois. Chez nous en Algérie, les joueurs issus de l’immigration qui se sont intégrés ont tous passé un temps d’adaptation et après cela ils sont devenus internationaux comme les Lemouchia passé par le Club Africain ou Khaled Gourmi du Mouloudia d’Alger ou le gardien Sofiane Khedria à Sétif.

Aymen Belaïd

TF : Peux-tu nous faire un topo de tes joueurs en vue des prochains mercatos ?

Je ne vais parler que des tunisiens : Aymen Souda est pisté par le grand club de Bulgarie. On a même refusé une offre d’un grand club tunisien que je ne peux citer par respect au président. Aymen Belaïd va rester en Bulgarie. Avec Selim Ben Djemia on travaille sur le sujet et Mehdi Ouertani, va rester en Algérie étant donné que le mercato est fini la bas.

TF : Penses-tu qu’attendre la Coupe du Monde est un choix plus judicieux pour un joueur qui a une proposition ferme ?

Il vaut mieux refuser et attendre. Regardez les cas des sénégalais après la Coupe du Monde 2002 : El Hadji Diouf et Salif Diao à Liverpool ou Khalilou Fadiga à l’inter de Milan. Jouer une coupe du monde c’est une chance énorme. Il y a de grands joueurs qui vont jouer cette compétition. Mais chaque joueur a son propre avis.

TF : Quel va être à ton avis l’impact de la qualification de la Tunisie à la CM sur les tunisiens jouant à l’étranger ?

Je pense que ça motive les joueurs tunisiens à travailler plus pour taper dans l’œil du sélectionneur. Ça peut aussi aider la fédération à convaincre quelques joueurs comme Rani Khedira, Karim Rekik ou autres à renforcer la sélection.

TF : À ton avis, vaut-il mieux jouer dans un gros club tunisien, au Golfe, en Turquie ou en Europe de l’Est ?

Le plus important c’est de jouer dans un grand club qui fait une compétition internationale et surtout jouer régulièrement pour se montrer.

TF : Que penses-tu de la gestion des clubs en général en Tunisie ?

Je trouve que les clubs tunisiens ont une bonne gestion et peuvent rivaliser avec des clubs européens sur ce volet-là.

TF : Que penses-tu de Nabil Maaloul ?

C’est un grand Monsieur. J’ai eu l’occasion de le rencontrer avec l’Espérance lors d’un passage en Algérie.  Monsieur Maaloul est un vrai connaisseur de football et une valeur sure.

TF : Un dernier mot pour nos membres ?

Du fond du cœur, mille mercis à vous. « Good Luck » aux Aigles de Carthage en Russie.

A propos Majed

Passionné de football depuis mon jeune age, je suivais mes deux équipes favorites, l'Espérance Sportive de Zarzis et le Club Africain que j'ai découvert à l'époque des Lotfi Mhaissi, Hédi Bayari, Kamel Chebli et Lassaad Abdelli. J'ai réellement rejoint Internet en 1994 en étant à l'ENSAM pour ensuite gérer le forum du CA en 1996 puis plusieurs sites personnels dédiés au CA et à l'ESZ. J'ai fondé Tunisie-Foot.com en 1998 au travers d'un site traitant du football tunisien qui aura son nom de domaine et son serveur dédié en 2000.

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